Accueil 2°Guerre mondiale L’art de la tangente (1)

L’art de la tangente (1)

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Au mois de novembre 1939, mon père est mobilisé et se rend à la caserne Junot à Dijon (artillerie). Ses récits me donnaient invariablement le triste spectacle d’une armée française assez misérable, en bandes molletières et fusils rouillés, dont l’histoire se serait arrêtée à 1918. Dijon n’est pas précisément réputée pour ses hivers doux et dès le début, c’est le froid qui saisit les jeunes recrues. La cour est gelée en permanence, il n’y a rien à manger ou presque, et pas de matériel. Il a fallu aussi que chacun apporte une solide paire de chaussures, car l’armée n’en fournit pas…

Les jeunes soldats sont encadrés par des adjudants dont l’avancement s’est fait à l’ancienneté, c’est tout dire. Ce sont eux qui assurent l’instruction. Mon père me cite en rigolant la première phrase du manuel que tout militaire devait connaître à fond «  La discipline étant la force principale de l’armée, il importe d’obeïr…etc » . Ces mots restaient présents à son esprit, lui si peu fait pour l’obéissance aveugle et la discipline en général. Il se trouve là dans des conditions qui l’insupportent très vite, lui si peu fait pour marcher au pas, il va falloir qu’il rentre dans le rang et cela lui coûte beaucoup. Bon gré mal gré, il se plie aux exigences de la vie militaire, des plus absurdes aux plus ridicules, et aux plus pénibles. De plus, la plupart du temps, la faim les tenaille tous et les rend difficiles à commander. On les comprend, ils ont vingt ans…

Dans la vie de caserne, il y a des jours maudits.

 » A plusieurs reprises, la visite d’un général nous est annoncée. On se retrouve tous en rang dans la cour dès huit heures du matin, sous un vent glacial. A onze heures, on nous dit que ledit général ne viendra pas! Un jour, il est quand même venu. Il tenait debout parce que c’était la mode, on ne sait pas comment. Ce fut ce jour-là l’illustration d’une triste pitrerie de l’état-major dont nous dépendions. Cela ne donnait pas confiance pour la suite et nous étions tous avec un moral au plus bas. Nous n’attendions qu’une seul chose : dépenser tout notre maigre pécule au foyer pour nous procurer des croissants et du café au lait! »

Il y a parfois des distractions, mais il faut les arracher de haute lutte. C’est un exercice dans lequel mon père semble exceller : faire le mur avec les copains. Ils vont à Dijon pour passer la soirée, en civil bien sûr. Un soir, ils se rendent à l’opéra pour entendre la célèbre cantatrice Ninon Vallin, d’origine lyonnaise. D’autres soirs, c’est le cinéma ou les cafés et le retour à la caserne dans la nuit, par le mur, en multipliant les ruses et les précautions pour ne pas se faire prendre. Mais les officiers de la caserne semblent bien dormir la nuit et les gars postés ici et là sur les postes de garde les laissent passer, contents de pouvoir un autre soir faire le mur à leur tour.

Pendant ce temps-là, Hitler met l’Europe à feu et à sang. Mais l’armée française se prépare!

A la fin de l’hiver, mon père décide de se présenter à l’examen pour postuler aux E.O.R. de Fontainebleau ( Ecole des Officiers de Réserve). Depuis 1872, l’Ecole d’application d’artillerie de Fontainebleau  assure l’instruction des sous-lieutenants sortis de Saint-Cyr et de Polytechnique, mais aussi des sous-officiers  et des élèves officiers destinés à l’artillerie de campagne, à l’artillerie blindée et aux forces antiaériennes légères. En fait, il n’en peut plus de la caserne Junot, du froid et des privations et cherche une porte de sortie pour s’échapper de ce piège.

Il est reçu à l’examen, à son grand soulagement, car il sait qu’à Fontainebleau, la vie sera différente. Avant de partir, il confie dans ses souvenirs qu’il traverse la cour de la caserne pour aller passer la visité médicale. Il y voit un peloton de pauvres types surchargés de matériel, rentrant d’un exercice, qu’un adjudant à voix de stentor fait allonger dans la boue tous les vingt mètres en hurlant que tout doit être propre pour l’inspection du lendemain matin…Ce spectacle achève de convaincre mon père de l’organisation obsolète et de l’absence de préparation de l’armée française dans une guerre que certains abordent armés jusqu’aux dents.

A Fontainebleau, c’est la vie de château!! L’encadrement militaire est issu d’ un autre milieu social qu’à Dijon. Les responsables de peloton  sont de jeunes officiers. Les supérieurs sont des officiers de réserve instruits et assez cultivés pour la plupart, ingénieurs, dirigeants de société, le niveau est nettement meilleur. Pour achever le tableau, il faut préciser l’énorme point positif qui rallie tout le monde : la cantine est un modèle du genre, organisée pour nourrir 1800 officiers. A la tête de ce service, un officier qui dans le civil était patron de maison close, comme quoi, ajoutait mon père narquois, les meilleurs ne sont pas toujours là où on  les attend!

L’instruction commence. Au début, cela ne se passe pas très bien pour mon père, qui se heurte avec son officier instructeur, qu’il qualifie de lèche-bottes et d’incapable. Toujours un brin retors, le papa.  Heureusement, il est relevé et le suivant sait rendre l’instruction captivante. Mon père adhère enfin et apprend vite. Mais il conserve son esprit critique et se plaint que le matériel est limité, qu’il n’y a pas ou très peu de véhicule, et dans un état délicat, qu’on doit se rendre sur les lieux des exercices topographiques en vélo etc.. Si beaucoup de choses s’améliorent à ce moment, d’autres continuent à révéler la sous-préparation de l’armée française. Et l’on pense aux critiques de cet illustre inconnu nommé Charles de Gaulle qui n’a pas manqué de dire la même chose en son temps non sans lever des tollés de protestation et d’indignation.

En avril 1940, les élèves officiers voient enfin la couleur d’un canon anti-chars de 37mm, ils n’en ont jamais vu et ne se sont jamais entraînés avec.

Vers l’est, la ligne Maginot commence à craquer…

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