UTAH BEACH

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20190718_165953Je n’ai que cette photo, prise après le débarquement sur la plage d’Utah Beach, nom de code donné par l’état-major américain à la jolie plage de la Madeleine à Sainte-Marie-du Mont dans la Manche.   Cette photo dévoile des visages de civils et celui de trois soldats. Les civils, cinq hommes et une femme, ont sûrement voulu être photographiés avec ces  militaires de la division Leclerc qui viennent d’Angleterre, déjà auréolés du prestige des libérateurs.

A gauche, c’est mon papa, au visage bronzé sous son calot. Il a vingt six ans et déjà quatre ans de guerre. Il baisse les yeux, dans un sourire un peu énigmatique, répondant  peut-être à une plaisanterie lancée par un camarade. Papa n’a jamais été très doué pour poser devant l’objectif, de telle sorte que l’on ne voit pas son regard, contrairement au chauffeur de la jeep, et aux autres soldats. Ils sont assez souriants pour des gars qui viennent de faire une traversée en mer la veille , assez chahutée, paraît-il, peut-être soulagés de poser enfin le pied sur la terre ferme. Ils ont embarqué le 31 juillet dans le port de Weymouth à bord de L.S.T ou de L.C.T. (Landing Craft Tank, barge de débarquement de chars et de troupes). C’est l’ensemble du 3° R.A.C. qui fait mouvement vers les côtes normandes. Papa fait partie de la 1re Bie ( première batterie) il a débarqué à une heure du matin et sa batterie une fois regroupée a fait immédiatement route vers Lithaire où il est arrivé à 9h30 du matin. Les civils que l’on voit sur la photo sont peut-être des habitants de Lithaire ou d’un village des environs, rencontrés pendant le parcours jusqu’à Lithaire où la batterie bivouaque.

Papa ne m’avait jamais raconté avec précision ce qui s’était passé pendant les semaines depuis le gros du débarquement allié sur les plages du Cotentin. J’ai cru longtemps qu’il avait débarqué en juin, et j’ai appris plus tard que depuis le mois d’avril, il était au camp de Sledmere dans le Yorkshire, où son unité a fait de nombreux exercices de tir en vue du débarquement en France. Sledmere, ou le retour à la case départ, puisqu’en 1940 c’est le premier endroit, après le passage désastreux à l’Olympia Hall à Londres, où il va résider un moment, avant de rejoindre Delville Camp puis Camberley. Mais depuis le début de la guerre, Sledmere a bien changé. C’est maintenant le camp d’entraînement du 3° R.A.C. , inspecté par l’état-major américain.

Je ne sais pas dans quel état d’esprit il est à ce moment. Il a l’air en bonne santé, un peu « remplumé » et je me souviens qu’il paraissait avoir apprécié son séjour au Maroc. A la fin de la campagne de Tripolitaine,  les troupes de Leclerc ont embarqué pour le Maroc et y ont séjourné jusqu’à leur embarquement pour l’Angleterre. Temara est une belle casbah au bord de l’océan Atlantique. Ce site a été choisi en raison de sa proximité avec Casablanca, port en eau profonde qui peut recevoir l’armement américain. Le camp est installé dans une belle forêt. Plus protégés, les soldats ont pu retrouver des forces, en améliorant l’ordinaire de leur alimentation et en trouvant quelque repos. De plus, le climat de cet hiver 1943/1944 est agréable. Papa avait les meilleurs souvenirs de Temara. Maman séjournait à Rabat et il allait la retrouver. De plus il est là avec tous ses amis qu’il apprécie beaucoup et qu’il me citait souvent : le lieutenant Spaniel, Barzilaï, Pulicani, Lamodière (qui sera le parrain de ma soeur née en 1944 à Constantine et probablement conçue à Rabat lors d’une permission de papa), Jeannot etc…L’ambiance devait être assez sympathique pour lui, j’avais l’impression à son récit d’amitiés solides et partagées.

Il évoquait souvent la figure de ses amis, mais encore davantage, il me parlait avec émotion de Philippe Leclerc, qui semblait à cette époque revêtir pour lui le visage tutélaire d’un guide protecteur et bienveillant. Mon père était d’un caractère parfois ombrageux, assez indiscipliné et souvent retors, défiant sa hiérarchie quand il la jugeait incapable ou en-dessous de ce qu’on aurait attendu d’elle. Il savait aussi jouer la fille de l’air et faisait parfois quelques bêtises,  un peu transgressif. Mais il trouvait toujours auprès de Leclerc compréhension et  écoute indulgente, puisqu’en chef profondément humain, il passait l’éponge sur ses frasques.  Comme le reste de ses hommes, il l’estimait profondément. Papa est avec Leclerc depuis le début de la campagne d’Afrique. Avec lui, il a débarqué à Pointe-Noire, au Congo français, vécu la campagne du Tchad, traversé le Fezzan, et arrivé dans le désert lybien à la poursuite des troupes de Rommel. Enfin, il a été éprouvé  à l’oasis de Ksar-Rhilane où l’accrochage avec les Allemands a été très rude. C’est donc depuis quatre longues années que Philippe Leclerc préside en quelque sorte  à sa destinée.

( Papa me parlait beaucoup de Ksar-Rhilane, de la violence des combats surtout, mais aussi de la beauté des lieux. Aujourd’hui l’oasis de Ksar-Rhilane a été transformée en paradis pour touristes, déployant tout un luxe factice et bling-bling, sacrifiant à l’idéal de confort et d’exotisme… et qui s’intéresse à ce qui s’est passé ici, dans l’ignorance, et dans l’indifférence des vacanciers venus profiter du paysage et qui se contrefoutent certainement de ce qui s’est joué ici quand ils n’étaient pas nés! …) Habité par ses souvenirs, papa donna le nom de Ksar-Rhilane à un joli poulain pur sang alezan qui fit quelque carrière honorable sur les champs de course français. Ksar-Rhilane, par Etoile de Ponsac et Shaffaraz P.S. tous les deux, jolie lignée… Ksar-Rhilane était un cheval entier très doux et très gentil à monter, d’un caractère agréable et  conciliant. Je l’ai vu souvent à l’entraînement et en course. Fin et racé, il évoquait le corps svelte de ses frères arabes, et papa l’imaginait peut-être gambadant dans l’oasis dont il lui avait donné le nom…)

C’est à Temara que la 2° DB a été officiellement crée.  Je me doute que dans ces circonstances, et après la campagne de Tunisie qui les avait soudés irrémédiablement, ils avaient tous besoin de ces liens essentiels pour affronter l’avenir, nébuleux encore, menaçant à coup sûr.  Leclerc ne leur cache rien de ce qui les attend, et leur promet qu’ils y auront toute leur place. Vivants ou dans un cercueil pour certains. En  juin, ils savent que les Allemands résistent encore très efficacement et ne laissent pas la place. Des combats furieux et implacables se profilent à l’horizon, comme autant d’épées de Damoclès dansant au-dessus de leurs têtes. Certains de ses plus chers amis vont y laisser la vie…mais comme disait Pierre Dac  » les prévisions sont difficiles à faire surtout en ce qui concerne l’avenir »!

Pourtant, en regardant cette photo, je me dis qu’ils savaient bien que la guerre est loin d’être terminée. Ils ignoraient tout de ce qui va leur arriver. Mon père est lieutenant d’artillerie, et il est souvent chargé des missions d’observation, dans une jeep, un half-track ou un blindé léger d’observation, donc assez exposé. Passant après les premières troupes  sur les plages de Normandie, ils vont progresser lentement vers Paris.  Ce qu’ils vont trouver pendant cette campagne, la « Campagne de France », ils ne le savent pas encore.

                                                      ______________________________________

P.S. Pendant les longs mois passés au Maroc, la compagnie a effectué de nombreuses opérations d’entraînement dans l’arrière-pays. Du 15 au 22  janvier 1944, papa est dans le village d’ El-Hadjeb où il effectue des manoeuvres sur le champ de tir.

Ce nom ravive le souvenir d’un merveilleux voyage effectué en 2001 avec mon compagnon, décédé depuis. Nos pérégrinations  nous ont amenés à travers le Maroc, à la découverte de ce pays et de ses habitants. En effet, nous roulions de Fès vers Marrakech. Nous étions au début de la journée et voulions aller dans un souk de campagne pour nous acheter de quoi manger à midi. Sur la route, on traverse un village, et le paysage est magnifique, avec des collines et des forêts, tout de vert et d’ocre rouge. Avisant un souk à la sortie du village, nous nous arrêtons, mêlés à tous les gens qui viennent au marché, nombreux, femmes et enfants aussi, descendant de voitures ou de bus. Il a plu et le sol est boueux. Mais chacun patauge avec bonne humeur. Il en faudrait plus pour nous arrêter et nous commençons à arpenter les allées du marché. Les commerçants s’installent vite. Ici, un camion déverse un tombereau d’oranges à même le sol, là un jeune homme fait d’énormes barbes à papa, un autre expose des machines à coudre, ou des vélos de toutes sortes. On  achète des oranges car elles sont magnifiques et on les adore. Puis on boit un thé en mangeant quelques pâtisseries délicieuses et toutes fraîches. Nous entendant parler français entre nous, un commerçant nous invite dans notre langue à se joindre à lui et il nous présente à sa famille qui nous salue avec beaucoup de gentillesse. Pendant plus d’une heure, nous allons rester là, nous baladant entre les étals, entre cris et sourires, grignotant des dattes, des raisins secs énormes dont je raffole, et les meilleurs fruits. Déjà les tajines fument doucement au bord des allées, en prévision du repas de midi. Nous le partagerons finalement avec nos amis à qui nous ne pouvons rien refuser, tant leur accueil est chaleureux. Nous sommes à El-Hadjeb….

A notre retour en France, je raconterai à mes parents ce voyage et je mentionnerai notre passage à El-Hadjeb, car il était resté dans nos coeurs comme un moment très chaleureux. Je vois alors les yeux de mon père s’allumer et le voilà parti d’un grand rire. Il m’apprend alors dans quelles circonstances il a aussi séjourné dans ce village.

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Un commentaire

  1. COLLIN Jean

    24 juillet 2019 à 8 h 52 min

    La vie militaire de ton papa ne manque pas d’intéresser l’ancien combattant que je suis, bien que les parcours ne soient pas du tout comparables. Et par hasard je me retrouve à El Hadjeb….

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