Accueil 2°Guerre mondiale L’art de la tangente (3)

L’art de la tangente (3)

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Où l’on ment à l’armée française,

Où l’on feinte les gendarmes,

Où l’on donne des leçons de conduite à une jeune femme…

Il m’a été difficile de savoir les détails de l’équipée qui a conduit mon père des E.O.R. de  Fontainebleau au camp de Sledmere en Angleterre. C’est assez tardivement dans sa vie qu’il a commencé à raconter ce qu’il avait vécu pendant ces six années de conflit mondial. Il n’avait jamais eu très envie de revenir sur cette époque de sa vie. C’est à peu près à ce moment qu’il commença à retrouver ses amis d’alors, ses compagnons d’infortune, et je l’accompagnais dans ses visites, dans les cérémonies et les commémorations bien qu’il n’aimât guère se livrer à ce genre d’exercice, pestant souvent contre les gradés et les politiques qui s’affichaient en faisant des ronds de jambe devant les monuments aux morts. Il murmurait entre ses dents  » complètement gâteux, le pauvre » ou bien, si c’était un jeune,  » quel petit c…il n’y connait rien, pfft.. » Je témoignais alors d’un grand intérêt pour cette période historique. J’avais l’impression de passer à côté de quelque chose d’important et je m’obstinais. Pourquoi interroger d’autres personnes si son propre parent peut vous livrer le récit qu’on attend?

Avare de précision, il se contentait parfois de quelques bribes, une anecdote, un nom de lieu, une date, le nom d’un copain, des allusions incompréhensibles pour le profane, des retours en arrière inopinés. Si bien que rapidement, je ne m’y retrouvais plus, alors que je cherchais une chronologie sur laquelle m’appuyer, toujours insatisfaite de ce qu’il consentait à me livrer. Mais je ne m’avouais jamais vaincue et je l’assaillais de mes questions. Il finit par céder quand je lui demandais de me faire simplement le récit de cette période. Nous nous y sommes consacrés sérieusement et peu à peu, le paysage a trouvé sa lumière, les faits leurs logiques et les gens leur place. L’histoire s’est enfin dessinée, je tenais mon témoignage. Je me félicite aujourd’hui d’avoir dûment insisté, même si j’ai pu parfois lui casser les pieds, il a fini par comprendre qu’il était important de témoigner. Chacun a un parcours particulier et unique, et donne sa pierre à l’édifice.

Alors…cette aventure…nous en étions à l’exode de la population chassée par l’avancée allemande dans le nord de la France. A Fontainebleau, mon père prend son vélo et s’en va trouver ces personnes qui possédaient la fameuse voiture à Saint-Mammès. Il se trouve qu’ils veulent aussi fuir, bien évidemment, et il leur dit qu’il a la possibilité de les emmener où ils veulent, c’est-à-dire à Eymoutiers (Haute-Vienne) mais ce n’est pas vraiment la porte à côté, presque 400 kilomètres. Et à ce moment pas d’autoroutes ni de GPS…

Mon père sait bien que dans la nuit, tous les élèves officiers vont quitter Fontainebleau…en vélo! On croit rêver! Et cela ne l’enchante pas vraiment. Il lui semble plutôt que c’est la seule façon de se retrouver prisonnier des Allemands qui auront tôt fait des les rattraper. C’est d’ailleurs, hélas, ce qui s’est passé. Il voit juste et se décide vite. Tout, sauf ça. Il prend donc la voiture de ces personnes et va faire le plein à la caserne. Jusqu’ici, rien d’anormal. Une fois le plein fait, la consigne était d’aller charger du matériel pour l’évacuation de l’école. Mais mon père sort de la caserne, la voiture vide, et file à Saint-Mammès où il donne rendez-vous à la famille pour le lendemain matin. Il leur laisse la voiture et rentre à la caserne par le car.  Sa brigade à vélo doit partir dans la nuit.

Normalement, il est présent à l’appel cette nuit-là et part en vélo avec tous ses camarades. Je les imagine pédalant de nuit pour traverser la forêt, une armée d’officiers en devenir et déjà en déroute. A un moment, mettant son plan à exécution, mon père se laisse glisser en queue de peloton et leur fausse compagnie. Il jette son vélo par là dans un fossé et poursuit à pied vers Saint-Mammès. Il franchit le pont sur le Loing, pont que le Génie est en train de miner. Il se fait la réflexion que de toute façon les Français n’ont rien compris à la guerre moderne, les Allemands se fichent de ce pont, ils vont continuer tout droit vers le sud.

Quand le jour se lève, il prend la route avec trois personnes dans la voiture, deux femmes, dont une enceinte, et le père de l’une d’elle et un gros chat qui grimpe sur ses épaules par moment. Ils roulent sans encombre jusqu’à Tours, au milieu d’un flot de voitures et de gens à pied, tout le monde se dirigeant vers le sud. Mais il reste une certaine distance à parcourir et l’essence peut venir à manquer. Il remarque des voitures du ministère de l’Air qui doivent certainement se rendre à Bordeaux où s’est replié le gouvernement. Sa passagère lui dit qu’elle connaît des gens au ministère de l’Air et qu’elle peut avoir un bon d’essence. Encore une bonne combine,  dans la confusion générale, décidément la chance est avec eux. Soudain un officier de l’encadrement à Fontainebleau surgit et s’approche de la voiture. Il reconnait mon père.

- Qu’est-ce que vous faites-là? Mon père raconte, premier mensonge assez réaliste, qu’il a perdu le contact avec sa brigade et qu’il l’attend. Sans doute soucieux de son propre problème, l’officier opine et s’en va. Et la jeune femme revient avec le bon d’essence, mon père file à la pompe et fait le plein. Ils quittent Tours.

Au bout d’une quinzaine de kilomètres, ils se trouvent face à face avec un barrage de la gendarmerie. Deux gendarmes se mettent à siffler en gesticulant, courant vers une voiture, sans doute dans l’intention d’intercepter mon père. Celui-ci accélère brutalement, prend un chemin de traverse et sème ses poursuivants. Ceux-ci passent tout droit, tandis que lui poursuit son chemin en pleine campagne et parvient à une ferme. Ils descendent de voiture, et comme il est près de midi, tout le monde a faim. Ces péripéties ont dû leur ouvrir l’appétit. Ils discutent avec la fermière et monnayent un bon repas.

Nous sommes presque dans un film de Louis de Funès, ne serait-ce le contexte plutôt angoissant de cette équipée, mais personne n’a l’air de perdre son sang froid. Il faut croire que chacun est prêt à tout pour atteindre le but qu’ils se sont fixés et que personne ne s’offusque des procédés employés par mon père. Même ils semblent lui faire une confiance absolue! Le chat, quant à lui, ne conteste pas non plus…Ils quittent la ferme, rassasiés, poursuivent tranquillement leur route et  arrivent enfin à destination dans les environs d’Eymoutiers, dans une autre grande ferme. Très intéressée par la voiture, ou par mon père, je ne sais, la propriétaire lui demande de lui donner des leçons de conduite! Comme si c’était le moment, mais il accepte. Elle n’est pas très douée, et après quelques passages chaotiques sur les chemins où il tente de lui enseigner les subtilités du glissando de l’embrayage et de l’accélérateur,  mon père prend congé. Satisfaite malgré tout d’avoir appris quelques rudiments de conduite, cette personne lui donne 500 francs, jolie somme à l’époque.

Mon père reste attentif à toutes les informations et il entend à la radio le discours du maréchal Pétain, qu’il a prononcé la veille mais qui est diffusé en boucle.

«  …Sûr de l’affection de notre admirable armée, qui lutte avec un héroïsme digne de ses longues traditions militaires contre un ennemi supérieur en nombre et en armes, sûr que par sa magnifique résistance elle a rempli son devoir vis-à-vis de nos alliés, sûr de l’appui des anciens combattants que j’ai eu la fierté de commander, sûr de la confiance du peuple tout entier, je fais à la France don de ma personne pour atténuer son malheur…/… C’est le coeur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat.« 

Nous sommes le 18 mai 1940. Mon père a pris la décision de  rejoindre son unité ou ce qu’il en reste et repart à pied, en direction de Poitiers.

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