Accueil 2°Guerre mondiale L’art de la tangente (4)

L’art de la tangente (4)

0
1
266
420px-Mar-del-Plata-ship_CMB

C’était un dimanche.

Mon père a donc bien entendu le discours du maréchal Pétain. Il en éprouve de l’agacement et de la déception et dans le contexte des rencontres qu’il a faites, ces propos ne font pas remonter l’armée française dans son estime. Il ne faut pas oublier que son père a combattu lors de la première guerre mondiale et qu’il en a peut-être parlé à son fils. Pourtant, il ne se laisse pas décourager par le tour imprévu que prend son parcours. Il part à pied en direction de Poitiers, donc il remonte vers le nord, à contresens du flot qui se dirige vers le sud. Il y a plus de cent-soixante-dix kilomètres entre Eymoutiers et Poitiers. Pourtant, peu de véhicules passent sur cette route, mais la chance finit par lui sourire quand une voiture s’arrête à son niveau. Il explique qu’il désire se rendre à Poitiers et le chauffeur lui précise qu’il va chercher des enfants à Tours pour les emmener à Toulouse. L’affaire est faite et mon père monte à ses côtés.

Sur la route, un officier surgit, leur fait signe et les arrête. C’est quand même curieux, ces officiers qui se matérialisent un peu partout dans la campagne! Il explique qu’il veut rentrer chez lui en Bretagne, retrouver sa famille et sa maison. Il monte dans la voiture. Bientôt, il s’exclame  » Tout fout le camp, je vais aller cultiver mon jardin! » Et sur ces paroles, il arrache ses galons. Mon père est assez consterné par ce comportement, et il prend la mesure de la déréliction ambiante qui ne fait que renforcer ses impressions premières. L’officier dégalonné lui demande où il va. A la mention de Poitiers, l’autre déclare :  » Si vous entrez dans Poitiers, vous êtes fait comme un rat! Cachez-vous! » Obéissant, et prudent, mon père s’aplatira derrière entre les deux sièges à l’entrée de la ville et ils la traverseront sans encombre.

Alors qu’ils sortent de la ville, mon père aperçoit des officiers en train de manger au bord de la route. Encore de nouvelles apparitions!  Il demande au chauffeur de s’arrêter car il a cru reconnaître des gens du centre auto des E.O.R. de Fontainebleau. Et son intuition se révèle exacte, ces militaires avaient évacué les quelques véhicules que le centre possédait et ils étaient allés un peu plus vite que leurs camarades à vélo! Mon père, qui n’est plus à un mensonge près et invente son histoire au fur et à mesure de la nécessité, raconte qu’il a perdu sa brigade, ce qui n’est pas tout à fait faux. Quant à la rechercher activement, c’est une autre histoire. Mais son cas de militaire esseulé n’a pas l’air d’intéresser les autres plus qu’il ne faut. Ils lui conseillent quand même d’aller retrouver les leurs dans un domaine tout proche, dans le village de Jaunay-Clan. ( environ 15 kilomètres au nord de Poitiers).

Jaunay-Clan, mon père soupire à l’évocation de ce nom. Il y retournera en 1990, retrouvera la personne qui était alors propriétaire des lieux. Elle l’accueillera et ils évoqueront des souvenirs communs. Elle lui révélera que peu après son départ, sa maison et ses dépendances seront réquisitionnées par les Allemands. A la suite des morceaux de  l’armée française en déroute, elle hébergera contre son gré l’armée ennemie victorieuse.

A l’entrée de Jaunay-Clan, le chauffeur de la voiture le dépose, et il n’a aucun mal à trouver le domaine en question. Il y a un peu partout des militaires qui traînent ici et là, à ne rien faire sinon à chercher un peu de ravitaillement. Mais il se rend vite compte qu’il ne connaît personne. Rapidement, il va se lier d’amitié avec Xavier J. avec lequel il fera ensuite tout son parcours, et avec Robert P. , originaire du Doubs, avec qui il noue d’emblée les meilleurs contacts ainsi que deux ou trois autres personnages dont hélas il a oublié les noms. Cette petite équipe va se révéler assez efficace et pour le moins décidée.

Mon père, qui n’était pas par ailleurs dans la vie ordinaire un homme de communication, c’est le moins qu’on puisse dire, a su pourtant quand il le fallait nouer des amitiés et trouver des affinités avec les gens qu’il rencontrait. A ce moment précis, on pourrait le soupçonner de le faire par intérêt, mais je crois plutôt qu’il avait un certain sens de l’opportunité et de l’organisation. De plus, m’a-t-il confié plus tard, il pensait qu’il n’était pas le seul à échafauder des projets de fuite. Nous sommes le 18 juin, mais il est à préciser qu’aucun de ces hommes n’a entendu l’appel de De Gaulle ce jour-là, ni d’ailleurs par la suite. Mais à Jaunay-Clan, des rumeurs courent, certains parlent de bateau, d’Espagne et d’Angleterre.

Le lendemain, nos militaires en déroute ont faim et localisent « la roulante », vers laquelle ils se pressent en groupe. Malheureusement, on leur répond qu’il n’y a plus rien à manger. Dans le village où ils espèrent trouver une solution, ils font encore chou blanc. Et pour couronner le tout, en guise de dessert, voilà des avions allemands qui lâchent leurs bombes sur Châtellerault ( à une vingtaine de kilomètres au nord). A Jaunay-Clan, revenus au domaine, quelques officiers de carrière forment des groupes et partent dans les bois pour trouver une protection. Il ne s’agit plus de vadrouiller sur les routes. Pour mon père, c’est le premier contact avec la Luftwafe, mais pas le dernier, loin s’en faut.

Dans ces conditions assez difficiles, le commandant de cette petite unité réunit les soldats qui sont là et, se mettant à pleurer, leur demande de rendre les armes, leur affirmant que les troupes allemandes seront là dans quelques heures. Sans réfléchir davantage et tergiverser, mon père, Xavier, Robert et quatre autres discutent entre eux et décident de disparaître. Pas à pied, ni à vélo que diable! Ils s’emparent d’une camionnette Peugeot bâchée et d’une moto. Le pilote de cette dernière doit servir d’éclaireur en haut des côtes pour s’assurer que la voie est libre. Les voyant prendre la camionnette et la moto, un officier se pose en travers de leur route, et se met à les invectiver et à les traiter de déserteurs. Le mot est lâché, et il fera son chemin, lui aussi. Il lui est vertement répondu de « la fermer »…Entre eux, le but est clair désormais : il faut atteindre la côte atlantique dans l’espoir de trouver un moyen de passer en Angleterre.

Les voilà partis en direction de Nantes. A Saint-Nazaire, ils aperçoivent les raffineries en feu. Ils se dirigent donc vers La Rochelle en empruntant des petites routes pour éviter les endroits plus importants où la gendarmerie établissait des barrages. Mon père avait conservé sur lui une permission qui lui avait été accordée à Fontainebleau. C’était un petit imprimé ridicule, me dit-il, mais il avait ajouté en haut, de sa belle écriture solennelle,  » Détachement précurseur sur Bordeaux »! Dans le port de La Rochelle, ils contemplent le bassin où stationne un seul voilier, mais privé de ses voiles, et rempli de soldats polonais, serrés comme harengs en boîte. Ce qu’il reste de l’armée polonaise défaite par l’armée allemande, et si peu soutenue par la France. (la Pologne espérait le soutien effectif de la France). De toute façon, pense mon père,  il n’y a aucun espoir de pouvoir se joindre à eux, même un avion volant en basse altitude aurait fait chavirer le navire. L’embarcadère est silencieux et désert. D’un petit bâtiment sur le quai, une porte s’est ouverte et un marin est sorti, venant vers eux:

- Qu’est-ce que vous voulez faire?

- On veut s’embarquer pour l’Angleterre.

- Vous êtes complètement fous! Vous voulez finir dans le mazout en flammes! Et, pour les dissuader,  il leur désigne plus loin le haut des mâts d’un navire coulé par l’aviation allemande à peu de distance de la côte. Mais il en fallait davantage.

Ils poursuivent leur route et parviennent à Rochefort où la situation est identique. La nuit venant, ils trouvent un hangar agricole le long d’une petite route et décident d’y passer la nuit. Grâce à l’argent de mon père ( les autres sont tristement fauchés) ils ont acheté quelques victuailles. Je les imagine là, dans cet endroit,  en train de se les partager, et surtout en train d’évaluer leurs chances de quitter la France par la mer. Pourtant, aucun ne doute qu’ils peuvent réussir et ils sont décidés à essayer coûte que coûte. Le lendemain, ils reprennent la route pour tenter de rejoindre Royan. A ce moment, ils sont arrêtés par deux gendarmes, qui eux aussi surgissent dans le récit quand on s’y attend le moins. Mon père exhibe le papier qu’il a annoté et qui contre toute attente paraît satisfaire la maréchaussée, qui commente sentencieusement, en les examinant «  Tous de la même arme »!! C’est bien vrai, tous de la tangente…Plus tard, ils apprendront que tous les fuyards sur les routes, porteurs d’uniformes surtout , isolés ou par petits groupes, seront arrêtés par la gendarmerie et parqués dans des centres et ils seront ensuite ramassés sans peine par les Allemands qui les enverront en stalag. Rétrospectivement, ils en ont tremblé.

Arrivés à Royan en fin de matinée, ils sont toujours sept, résolus, deux sur la moto, cinq dans la camionnette. Ils s’arrêtent sur le quai du port, face à l’estuaire de la Gironde. Xavier et mon père décident d’aller voir le commandant de la place pour lui demander s’il y a un moyen d’embarquer ou de descendre plus au sud. Ils sont accueillis par un jeune lieutenant qui les introduit auprès du commandant. Celui-ci les salue et très vite les sermonne fortement en les traitant de déserteurs.

- Si je vous vois encore ici dans une demi-heure, je vous colle en tôle!

Ils sortent, et le jeune lieutenant, qui n’ignore rien de leur entretien avec le commandant,  leur dit à voix basse: «  Il y a encore un bateau anglais à la pointe de Grave et je connais un passeur qui peut vous emmener, moyennant finances bien sûr. »

Ils le remercient avec chaleur et rejoignent leurs camarades, restés auprès des véhicules, dans l’expectative. Réunis, ils se livrent à un ultime conciliabule car il s’agit de se décider vite et bien. Mon père déclare :

- Je peux payer le passeur, allons-y.

Deux des camarades trouvent l’affaire trop risquée et ne souhaitent pas les accompagner. Sur les indications du jeune lieutenant, ils trouvent effectivement le passeur avec une assez grosse barque à moteur. Sur les lieux, il y aussi de nombreux soldats polonais occupés à casser leur matériel afin qu’il ne tombe pas dans les mains des Allemands. Un officier parlant français les interpelle et leur demande ce qu’ils font là. Ils lui expliquent  qu’ils veulent embarquer sur le bateau anglais. Avec les soldats, il y a des femmes et des enfants prioritaires pour monter sur ce gros cargo. Un moment se passe et l’officier polonais revient et les fait aligner. Un commandant arrive, serre la main à chacun d’entre eux et sans rien leur dire,  se tourne vers l’officier parlant français, lui glisse quelques mots et s’en va prestement.  Mon père comprend qu’il lui a dit qu’ils peuvent monter à bord. A leur grand regret, ils n’ont même pas pu remercier le commandant polonais de son geste généreux.

C’est ainsi que nos cinq camarades sont montés à bord du MS Copacabana, très beau cargo mixte belge (et non anglais comme ils le croyaient), moderne et rapide, qui inlassablement, fera pendant toute la guerre la route entre l’Angleterre et les côtes d’Amérique du Sud. On l’a surnommé « Lucky ship ».

Ces deux images sont à gauche le dessin du MS Piriapolis et à droite la photo du MS Mar Del Plata, tous deux des sisters ships du MS Copacabana dont je n’ai pas trouvé de photo. Ils ont fière allure.

Piriapolis420px-Mar-del-Plata-ship_CMB

  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS (5)

    Ksar-Ghilane, la belle oasis. En route vers Tripoli, la colonne dépasse Sciuref et El Gher…
  • DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

    Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel …
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS 3

    Revue des troupes des Français libres à Fort-Lamy 1942. Durant toute cette période, mon pè…
Charger d'autres articles liés
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS (5)

    Ksar-Ghilane, la belle oasis. En route vers Tripoli, la colonne dépasse Sciuref et El Gher…
  • DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

    Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel …
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS 3

    Revue des troupes des Français libres à Fort-Lamy 1942. Durant toute cette période, mon pè…
Charger d'autres écrits par laplumequivole
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS (5)

    Ksar-Ghilane, la belle oasis. En route vers Tripoli, la colonne dépasse Sciuref et El Gher…
  • DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

    Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel …
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS 3

    Revue des troupes des Français libres à Fort-Lamy 1942. Durant toute cette période, mon pè…
Charger d'autres écrits dans 2°Guerre mondiale

Laisser un commentaire

Consulter aussi

DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel …