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De l’autre côté du Channel (1)

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  20190724_162227DELVILLE CAMP, ANGLETERRE, juillet 1940. Le colonel Magrin-Verneret, les généraux Spears et De Gaulle passent en revue le détachement des élèves officiers d’artillerie. Mon père est le deuxième en partant de la gauche. La plupart de ces jeunes gens sont morts au combat, les uns à Bir-Hakeim ( 1ère division française libre) les autres pendant les campagnes du Fezzan, de Tripolitaine et de Tunisie, (force L de général Leclerc) et pendant la campagne de France (2ème D.B.).

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Nous avons quitté les cinq camarades quand ils s’embarquent sur le MS Copacabana. Mais la traversée n’a pas été de tout repos, loin s’en faut, un peu un cauchemar quand même. Pourtant, ils ont tellement souhaité partir qu’ils sont prêts à tous les sacrifices. Les risques ne sont pas moindres d’ailleurs, et qu’est-ce qu’un manque total de confort, d’hygiène ou de nourriture pour quelques jours quand on est aussi menacé par la Luftwaffe et qu’on peut passer rapidement de vie à trépas et se retrouver par le fond sans même s’en apercevoir? Il y a une hiérarchie dans les épreuves supportables qu’il faut s’efforcer de respecter au regard de l’événement ultime. Le désir d’être libre pour poursuivre le combat et leur jeunesse qui peut tout affronter ou presque feront la différence.

Dès que le bateau a entamé son parcours, les difficultés ont commencé. Dans l’après-midi, alors que le Copacabana n’était pas encore très éloigné des côtes françaises,  un avion allemand a surgi, lâché une bombe, qui est tombée à cinq cents mètres du bateau. Ils sont descendus dans la cale déjà remplie de nombreux civils, tous Polonais. La nuit, le bateau a pris le large et le calme est revenu. Mais mon père confie qu’ils n’étaient pas très rassurés. De plus, ils étaient émus de voir tous ces pauvres soldats polonais à la mine défaite, épuisés par les épreuves endurées depuis l’invasion de leur pays par les troupes allemandes. Et ces familles, aussi, ces femmes et ces enfants, souffrant de la faim et de la promiscuité, effrayés de se trouver sur ce navire, avec les risques d’être bombardés. Pourtant, pour tous à ce moment, il n’est d’autre issue que de poursuivre ce chemin, le moins hasardeux des chemins et peut-être celui d’une chance nouvelle chèrement acquise. Mon père me parlait d’eux en soulignant combien ils lui semblaient tristes et misérables et il était touché par les efforts qu’ils faisaient pour paraître solides et résolus.
De temps en temps, la porte de la cale s’ouvrait, quelqu’un apparaissait et criait  » Rachiska » et il distribuait une boisson chaude. Mon père souffrait de claustrophobie et rapidement, il s’est senti bien malade. Etre enfermé sans aucun horizon pendant des heures lui était insupportable. Et dès qu’il  a pu il a quitté la cale et a poursuivi le voyage en arpentant le pont, à discuter avec les uns et les autres, à manger le peu qui était offert, à jouer aux cartes et à débattre des nombreuses questions qui leur trottaient dans la tête. Il leur a fallu trois longues journées et deux nuits pour atteindre les côtes anglaises.  Le dernier jour, la tension est tombée parmi l’équipage et les passagers : ils étaient survolés par des avions anglais, du type Bristol Blenheim ( voir note et photo en fin d’article), équipés sous leurs ailes  d’un grand cercle qui leur permettait de détecter la présence de sous-marins. Ce fut pour tous un grand soulagement qui rendit le sourire à ceux qui entrevoyaient enfin une solution à leurs difficultés présentes.

Et enfin, voilà le port de Liverpool! Ils ont réussi la traversée et c’est soudain une grande clameur qui se lève et salue le commandant et son équipage. Ce sont des moments si émouvants, ces gens qui sortent enfin de la cale, qui clignent des yeux à la lumière, hâves et dépenaillés, mais souriants. Pendant les manoeuvres d’accostage, le bateau était acclamé par les dockers réunis tout le long du quai du port. Quand les soldats sont descendus, ils leur ont tendu des tasses d’un thé noir comme le charbon, et mon père se souvient qu’il a eu du mal à le boire.

Ils sont tellement heureux! Ils se souviennent de Jaunay-Clan, où ceux qu’ils ont brièvement côtoyés ont sûrement été faits prisonniers. Ils savent qu’ils ont accompli quelque chose d’impensable, quand on sait combien peu d’officiers ont pu partir à ce moment précis. Après le Copacabana, il n’y avait plus d’autre chance possible de partir. Il était tard, déjà, très tard pour le faire d’un port français.

Ceux qui ne sont pas partis ont cultivé un moment l’espoir qu’ils resteraient sous les ordres de Pétain, et qu’ils pourraient s’en sortir individuellement. Beaucoup se sont vite retrouvés de l’autre côté du Rhin, à découvrir les joies des stalags et pour certains d’entre eux, y rester quatre longues années. Beaucoup ont aussi été démobilisés, et ont tenté leur chance par les Pyrénées, puis l’Espagne pour tomber dans les filets de Franco. Certains se sont évadés, mais que de difficultés et de risques pris pour trouver ensuite la bonne filière, le bon contact pour nouer des liens qui avec la Résistance, qui avec les Français libres.

Emergeant peu à peu de  la cohue des gens qui débarquent du bateau sur ce quai de Liverpool, à sa grande stupeur, mon père aperçoit un officier français en tenue, qui s’avance vers eux :

- Bonjour, avez-vous fait un bon voyage? Vous allez bientôt être rassemblés, ne vous éloignez pas.

Et de fait, ils ont été conduits d’emblée sur le champ de courses d’Aintree, qui accueille traditionnellement chaque année le Grand National, une très longue course de plus de six kilomètres, avec beaucoup de partants et très peu à l’arrivée. Comme eux…Ils sont reçus par des officiers anglais, sous des tentes aménagées pour la circonstance. On leur a demandé dans quel corps ils aimeraient servir et ils ont tous les cinq répondu, n’importe lequel, de préférence canadien. Aucun d’entre eux n’avait envie de faire partie d’une unité française tant ils avaient eu à subir l’ incapacité de ceux qui les avaient dirigés à faire quoi que ce soit de correct et la débâcle, bien entendu,  n’avait pas arrangé leur sentiment dominant de défiance.

Après avoir accompli ces formalités, ils ont  disposé d’un peu de liberté pour visiter la ville. Pour eux, que de nouveautés, brusquement, en si peu de temps. Un livreur de lait avec sa voiture à cheval les a fait monter et conduits en ville. Un peu peu loin, il leur a acheté des cigarettes dans un tabac. « Nous étions aux anges. Nous remarquions beaucoup de jeunes gens de notre âge qui circulaient en tenue de sport et allaient jouer au tennis. Nous étions si loin de la pagaille générale qui sévissait en France qu’on se demandait sur quelle planète nous avions échoués, auprès d’une population aux préoccupations des plus agréables et des plus futiles. » Mais mon père dit qu’à ce moment il a pensé qu’il leur faudrait se réveiller rapidement, et il ne croyait pas si bien supposer, car les bombardements de Londres ne se sont guère faits attendre.

Quelques jours après, toujours parqués à Aintree, ils ont été informés qu’ils devaient partir à Londres. Je suppose qu’ils ont pris le train, le moyen de transport le plus rapide à ce moment et le moins onéreux. A l’arrivée on leur précise qu’ils doivent être rassemblés  à l’Olympia Hall, à la demande du général De Gaulle, que nul ne connaissait précisément, peut-être un nom simplement évoqué par des officiers mieux renseignés. Ce bâtiment servait à organiser des matches de boxes, avec des gradins en ciment. Ils couchaient à même le sol, avec quelques couvertures et sans aucun confort ni aucune hygiène. Les toilettes débordaient et s’écoulaient dans les escaliers…De Gaulle est venu, avec ses gants blancs de Saint-Cyrien, sans plus de réflexion sur la crasse ambiante, et cela les avaient choqués. Il s’est adressé à eux pour leur expliquer qu’il allait centraliser tous les Français qui décidaient de rester en Angleterre.

Ce discours leur fit un mauvais effet : l’espoir d’être intégré à une unité canadienne s’était envolé. Et qui était ce général? Bien vite, ils ont su qu’il n’était guère apprécié du premier ministre Winston Churchill, que de réelles tensions existaient entre eux. Ils ont pris connaissance à ce moment de l’appel qu’il avait prononcé et de sa teneur. Très vite, les difficultés que De Gaulle éprouvait pour mettre en place sa mission ont fait le tour des officiers. Et chacun de commenter et de réfléchir sur le fond de son appel. N’était-il pas le seul qui revendiquait à ce moment d’incarner la voix de la France d’une façon différente et résolue? L’effet négatif que l’homme leur avait fait au premier abord s’effaça devant son projet qui semblait solide et sa présence quotidienne sur les ondes acheva de les convaincre et finalement de les rallier, bien persuadés qu’ils étaient qu’aucune autre issue ne se présentait pour le moment.

Les camarades ont perçu un petit pécule et sont partis se promener dans Londres. Ils avaient piètre allure, avec leurs bandes molletières déchirées, leurs vêtements de gros drap kaki et leurs grosses chaussures sales et fatiguées. Très vite, ils décident d’aller dormir ailleurs qu’à l’Olympia Hall et louent deux chambres dans le centre de Londres. Ils achètent quelques vêtements civils, sortent un peu  et se rendent dans un club où un orchestre joue tous les soirs. Et ils mangent…

Peu de temps après, ils partent au camp de Sledmere, construit au départ pour recevoir des unités canadiennes… qui ne viendront jamais. Plusieurs baraquements en bois bien alignés, avec des dortoirs de vingt-quatre personnes, des douches et les réfectoires, endroit stratégique majeur de la vie en caserne. Ce n’est pas le grand luxe, mais la vie s’organise peu à peu et les sorties régulières à Londres agrémentent l’ordinaire, tant du point de vue de la nourriture que des distractions. Ils retrouvent tous les jeunes partis de Bayonne ou de Biarritz. Ils avaient pu s’embarquer en se faisant passer pour des soldats polonais auprès de la gendarmerie française qui filtrait les passagers. Il y a là ses futurs amis avec lesquels il va partager toutes les campagnes à venir. Pour l’heure, ils sont élèves de la première école d’artillerie de la France Libre: Jean Roquelle, Fred Lamodière, Kiki Rosenberg, Robert Saunal et d’autres encore. Ces hommes, pour certains d’entre eux, je vais les rencontrer beaucoup plus tard quand mon père se décidera à renouer avec eux.

Mon père prend l’habitude d’aller à Londres avec plusieurs de ses camarades presque chaque week-end. Il apprend l’anglais, et commence à se débrouiller assez bien.  Au camp, il assure l’instruction, dirige les manoeuvres, les sorties sur le terrain. Au mois de juillet 1940, ils sont transférés dans un autre camp, aux environs de Camberley. Mais le camp destiné à les recevoir n’est pas prêt et ils séjournent alors à Delville Camp en attendant.

Et c’est là qu’un jour, ils reçoivent la visite du roi George VI et de Charles De Gaulle. La journée sera immortalisée par cette photo, que mon père conservait jalousement, et qui malgré ses dénégations, signifiait beaucoup pour lui. Cette photo figure d’ailleurs dans le journal de marche de la 2° DB et c’est un moment emblématique des débuts de la France Libre.

                                                                           180px-Bristol_Blenheim_ExCC

Bristol Blenheim 142 – Bombardier léger britannique, triplace – 840 ch – Ce bimoteur issu d’un projet civil fut le premier avion métallique à aile cantilever à entrer dans la R.A.F. Plus rapide que la majorité des chasseurs en service en 1936 il se révéla décevant dans les combats de 1939. Cependant, il était excellent  chasseur de nuit. Il fut équipé de radars d’interception avec succès. Il fut surtout utilisé comme avion de reconnaissance.

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