Accueil 2°Guerre mondiale DE L’AUTRE COTE DU CHANNEL (2)

DE L’AUTRE COTE DU CHANNEL (2)

0
0
98

20190724_162358 CAMP DE CAMBERLEY – Hiver 1940/1941

Travaux pratiques dans la campagne

Le camp de Camberley est situé près du village d’Adelshot, où étaient établis des camps de l’armée britannique. L’achèvement définitif des travaux de construction du camp des Forces Françaises Libres se fait attendre. Parmi les baraquements, les tranchées ouvertes pour poser l’eau ne sont pas encore recouvertes et plus d’un en sortant du mess, le soir, est tombé dans une tranchée pleine de boue. Certains officiers sont logés dans des villas, et d’autres chez des particuliers. Mon père et son ami Xavier s’établissent chez Mr.et Mrs.P qui les traitent comme leurs propres enfants. Ils sont très accueillants et ravis d’avoir ces jeunes soldats sous leur toit. Ils les entourent d’attentions et de sollicitude dont leurs invités n’ont pas vraiment l’habitude. Dans cette ambiance assez familiale, ils se sentent un peu moins isolés.

Depuis qu’il a quitté la France, mon père n’a eu aucune nouvelle de sa famille. Il ne reçoit pas de courrier et n’en envoie pas, probablement pour des raisons militaires. Il ne faut pas oublier que chaque soldat qui a quitté la France, et De Gaulle lui-même, a été déclaré comme déserteur par les autorités françaises et condamné à mort par contumace. (condamnation prononcée par la justice en l’absence des coupables, mais qui sera levée à la fin  des hostilités). Il a été déclaré « porté disparu » par son dernier instructeur à Fontainebleau et pendant toute la guerre, il sera considéré comme tel par les autorités militaires et de gendarmeries françaises.

Longtemps après son arrivée en Afrique, mon père recevra régulièrement des lettres de Mr. P. lui donnant des nouvelles du camp de Camberley, et évoquant souvent les bons moments qu’ils ont passés ensemble. Chaque matin, Mr. P. les réveille avec un encourageant  » Morning tea! ». Mr. P. possède une voiture et se rend souvent à Londres, ce qui n’échappe pas à mon père qui a pris l’habitude d’y aller toutes les fins de semaine. Un jour, voulant regagner Camberley par le train, il prend un train direct et se retrouve dans une ville inconnue. Il n’a eu comme ressource que d’aller se présenter à un casernement anglais, heureusement présent sur les lieux, et d’expliquer, dans un anglais assez mal maîtrisé, comment il en est arrivé là. Ses déclarations assez saugrenues déclenchent l’hilarité chez les officiers anglais. Après quelques coups de fil, ils localisent le camp des « frenchies » et reconduisent mon père en voiture.

Il n’est pas le seul parmi les officiers à chercher des distractions et de la détente hors du camp, même si à Londres, la situation va changer brutalement. Le sept septembre 1940, mon père flâne à Hyde Park Corner où il aime à  écouter tous ceux qui haranguent les passants, qui, juché sur une caisse en bois, qui sur un escabeau, et chacun de développer ses théories. Ils ont tous une idée pour que tout aille mieux, et mon père qui commence à apprendre cette langue,  essaie de comprendre leurs propos et s’en amuse. Un moment donné, chacun lève la tête et regarde des avions qui volent assez haut, entourés d’une multitude d’autres petits avions, qui circulent entre eux, dessus, dessous, et mon père pense que c’est l’aviation anglaise en opération de protection. Mais le soir même le bombardement de Londres  commence. Tous les docks le long de la Tamise sont en feu. Impossible de quitter la ville pour rentrer au camp. Mon père passe la nuit sur les escaliers d’une station de métro avec des centaines de personnes qui ont été bien inspirées de trouver ce refuge. Le lendemain, il trouve un bus et rentre au camp, assez déphasé par ce qu’il vient de vivre. Sur le trajet, des décombres encore fumant, des blessés, des ambulances, des incendies qu’on tente de maîtriser.

En effet, jusqu’au mois de mai 1941, une armada de bombardiers et de chasseurs de la Luftwaffe bombardera les villes anglaises : Londres, Coventry, Manchester, Glasgow, Liverpool, Birmingham, faisant de nombreux morts et blessés. C’est le « Blitz » par lequel Hitler devait anéantir l’Angleterre par la voie des airs pour l’envahir ensuite comme le reste de l’Europe. Au mois de juillet, Churchill a refusé ses offres de compromis et de négociations, et il sait que son pays va payer un lourd tribu au choix de la liberté et de la résistance. Et les bombardements, toujours de nuit, se poursuivront, semant la mort et la destruction dans tout le pays.

Pourtant, inconscient ou téméraire, tandis que les bombardements menacent, mon père ne renoncera pas à ses sorties de fin de semaine dans la capitale. Il avait de bonnes relations avec le commandant C. , un Roannais d’origine, et celui-ci fermait les yeux sur ses escapades régulières. Deux pelotons de dix-huit élèves officiers chacun ont été crées. Il en dirige un et son ami Xavier l’autre. Ils sont d’ailleurs tous deux promus aspirants. Tout va donc pour le mieux et chacun trouve sa place. Mais un nouvel arrivé, un lieutenant de réserve, vient les superviser. Il ne s’occupe que de la discipline et cela n’enchante guère mon père. Le lieutenant décide qu’il y aura inspection des chambrées le samedi matin, et voilà la sortie à Londres qui s’envole. Mais qu’à cela ne tienne, c’est un élève du peloton, sérieux et de confiance, qui présentera la revue, et mon père, appelé par d’autres réjouissances, s’éclipse comme à son habitude. A son retour, l’accueil du lieutenant est glacial: quinze jours d’arrêt de rigueur! Mon père va rapidement voir le colonel Renoir, commandant du camp. C’est un réserviste assez âgé qui considère tous les occupants du camp comme ses enfants. Entendant l’histoire de mon père, plein de sympathie et compatissant :  » Mon pauvre petit, je vous enlève ces jours tout de suite »! Et les relations avec le lieutenant féru de discipline ne se sont bien sûr guère arrangées.

Mais mon père n’est pas le seul, tant s’en faut, à arpenter Londres. Comme beaucoup de leurs camarades, son ami Xavier s’y rend aussi. Ils font bourse commune, n’ayant que peu de revenus. Ils n’ont qu’un pantalon et qu’une veste d’uniforme correcte qu’ils portent chacun leur tour suivant la nécessité, et ce malgré leur différence de taille. Un jour, Xavier achète une moto de marque Ariel et grille d’un coup toutes leurs économies. Et les voilà partis à Londres en moto. Mon père pilote et s’en donne à coeur joie, traversant les avenues au nez et à la barbe des bobbys sidérés par cet équipage. Grâce à leurs multiples sorties, ils parviennent à maîtriser assez bien l’anglais.  La vie au camp se déroule normalement et l’instruction des élèves se poursuit. Le moment le plus sympathique dont il garde un bon souvenir encore aujourd’hui, c’est le repas du soir avec une douzaine d’officiers présents, qui s’entendent tous bien, et dont certains sont liés par de solides amitiés. Après le repas, ils jouent aux cartes ou ils discutent. Un soir, ils ont la surprise de voir arriver le général De Gaulle himself. Certains sont très impressionnés par son abord assez froid et militaire. Chacun doit se présenter en disant son nom, suivi de « mon général ». L’un d’eux, très émotif, en bégaye et dit  » Untel, mon De Gaulle ». Le général ne relève pas, même pas l’esquisse d’un sourire… La visite est très brève. Mon père ne peut s’empêcher de me faire la réflexion que Leclerc, lui, se serait assis avec eux à table et aurait certainement passé un peu de temps à parler avec chacun.

Différents officiers, venant de Londres, transitaient par le camp en attendant une affectation. C’est ainsi qu’un soir mon père voit arriver un de ses camarades du lycée Voltaire, un des rares qu’il connaissait bien parce qu’ils partageaient le même banc, Jean S.  Il a fait toute la campagne du Tchad et ensuite a intégré la 2°DB comme officier de liaison du général Massu. Un de leurs autres copains du lycée Voltaire arrive quelques jours plus tard à Camberley, revêtu du magnifique et prestigieux uniforme d’aviateur. Il ne veut pas donner de détails à ses camarades retrouvés sur les raisons de sa présence. Winston Churchill avait insisté auprès de De Gaulle pour que des missions de renseignements soient organisées en France. Il s’agissait de parachuter deux hommes, dont un opérateur radio avec son matériel (très lourd et très voyant). Ce garçon sera donc parachuté une première fois sur le territoire français avec un radio. Mais au contact d’un groupe de soldats allemands, des tirs sont échangés et son radio est tué. Il réussit à s’échapper, rejoint la Bretagne et parvient à revenir en Angleterre. Il sera à nouveau parachuté seul, mais repéré par les Allemands au passage de la ligne de démarcation, sur le point d’être capturé, il avalera sa pilule de cyanure. Mon père évoque avec émotion la figure de cet ami, soldat convaincu et courageux, qui a aussi, comme tant d’autres, laissé sa vie pour la liberté de son pays.

  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS (5)

    Ksar-Ghilane, la belle oasis. En route vers Tripoli, la colonne dépasse Sciuref et El Gher…
  • DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

    Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel …
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS 3

    Revue des troupes des Français libres à Fort-Lamy 1942. Durant toute cette période, mon pè…
Charger d'autres articles liés
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS (5)

    Ksar-Ghilane, la belle oasis. En route vers Tripoli, la colonne dépasse Sciuref et El Gher…
  • DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

    Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel …
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS 3

    Revue des troupes des Français libres à Fort-Lamy 1942. Durant toute cette période, mon pè…
Charger d'autres écrits par laplumequivole
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS (5)

    Ksar-Ghilane, la belle oasis. En route vers Tripoli, la colonne dépasse Sciuref et El Gher…
  • DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

    Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel …
  • DE POINTE-NOIRE A TUNIS 3

    Revue des troupes des Français libres à Fort-Lamy 1942. Durant toute cette période, mon pè…
Charger d'autres écrits dans 2°Guerre mondiale

Laisser un commentaire

Consulter aussi

L’art de la tangente (1)

Au mois de novembre 1939, mon père est mobilisé et se rend à la caserne Junot à Dijon (art…