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DE POINTE-NOIRE A TUNIS (1)

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75491017La rade de Pointe-Noire vers 1940.

ob_2d389b_pointe-noire-bvd-commerceVue générale de Pointe- Noire vers la même époque.

Au camp de Camberley, l’instruction des deux pelotons d’élèves officiers se termine. Un ordre vient de Londres, organisant le départ vers l’Afrique, à l’exception de quelques-uns, dont le commandant C. qui restera sur place.  Mon père a vingt-deux ans, bientôt vingt-trois. En l’espace d’un an, il a vécu plusieurs vies, il a fui son pays, s’est retrouvé dans autre encore inconnu de lui, il a été déclaré déserteur et condamné à mort, il s’est fait de nouveaux amis, il a consolidé son anglais, et il est devenu un artilleur formé et apte au combat. A un âge où tout reste possible, ou du moins où l’on aimerait que tout le soit encore, il a été obligé de faire des choix rapides dictés par la nécessité, souvent par la simple survie sans avoir le temps de s’interroger sur sa propre destinée. Dans ce parcours assez chaotique, il a eu de la chance, et il a sauvé sa peau. Il a aussi été contraint de se plier à une discipline dont la seule évocation lui donnait des démangeaisons, et je suis sûre que cela lui a coûté, car il n’était pas homme à obéir aveuglément à des ordres, qu’il commençait par contester, discuter et finir par détourner pour les accommoder à sa propre vue, et ce toutes les fois que c’était possible. Dans quel état d’esprit est-il tandis qu’ils s’acheminent vers le port de Londres? Nous sommes le 27 mai 1941, et ils embarquent à bord du bien nommé « Lucky ship », le MS Copacabana qui l’avait déjà conduit jusqu’à Liverpool. Décidément…

Le convoi fait route vers Terre-Neuve, par le nord de l’océan Atlantique, et au large de l’île, il dévie sa route et oblique vers le sud. Leur séjour à bord est moins précaire que la première fois.  Ils sont encadrés par le capitaine W., revenu de la campagne de Norvège, et celui-ci se débrouille pour que le voyage se passe pour le mieux et dans les meilleures conditions. Le soir, à la tombée du jour, les soldats sont sur le pont et ne se lassent pas de contempler ce beau navire qui file avec élégance et rapidité. Pour eux qui n’ont jamais navigué, ce long voyage, même s’il n’est pas exempt de dangers mortels, reste un moment privilégié qui les fascine.

Dès juillet 1940, Félix Eboué, alors gouverneur du Tchad, rallie De Gaulle. Au même moment Leclerc débarque à Douala et obtient le ralliement du Cameroun français à la France libre. Puis vient le tour du Congo rallié par le colonel de Larminat qui débarque à Pointe-Noire.  En novembre, Leclerc, après deux jours de combat, emportera aussi l’allégeance du Gabon. Depuis le mois d’août, de Gaulle a installé son gouvernement, officiellement reconnu et soutenu par la Grande-Bretagne, à Brazzaville, nouvelle capitale de la France libre qui réunit l’A.E.F, l’A.O.F et l’A.F.N. (1) Il y exerce des fonctions régaliennes et ce jusqu’à l’installation du gouvernement provisoire à Alger.  Dans leurs grandes lignes, nos officiers et soldats connaissent ces événements. C’est à Brazzaville que De Gaulle a donné des instructions secrètes pour créer la Force L du colonel Leclerc, et c’est l’embryon de la 2° DB.

Mais les soldats ignorent tout du continent vers lequel ils se dirigent à part la couleur de peau de ses habitants et la chaleur qu’ils supposent. Encore un déracinement majeur, et parmi eux, personne ne suppose alors qu’ils vont traverser ce continent de part en part, y vivre des moments terribles et exaltants, et y passer de longs mois. L’Afrique posera sur eux sa marque définitive, à jamais, et à ce moment, c’est vrai pour mon père encore plus que pour ses camarades.

La traversée se fait sans encombre et ils aperçoivent la terre africaine pour la première fois au large de Freetown en Sierra Leone, où ils font une première escale, sans descendre du bateau. Puis ils poursuivent leur chemin jusqu’au port de Takoradi au Ghana. Ils reçoivent l’autorisation de descendre et se promènent sur la jetée. Mon père attrape un coup de soleil mémorable qui le laisse complètement sonné lorsqu’ils embarquent à nouveau. Le 28 juin 1941, après un mois de voyage, ils débarquent dans le port de Pointe-Noire.

Et là, quelle n’est pas sa surprise, mon père est reçu avec ses camarades par un officier maréchal des logis qui les prend en charge et les conduit vers leurs quartiers. Il reconnaît André P., un camarade de la classe de sixième à Ozanam, à Mâcon, où mon père a passé quelques années et dont il garde un très mauvais souvenir. André avait quitté les études pour aider sa mère, veuve, qui tenait un commerce à Oyonnax et lui et mon père s’étaient perdus de vue, jusqu’à se retrouver en Afrique. Encore sous les ordres de Pétain, André s’était engagé dans la marine et avait rejoint les troupes françaises en Syrie, commandées par le général Dentz. Faisant escale à Pointe-Noire, il avait souhaité rejoindre la France Libre et il avait débarqué et rejoint de Larminat.  André et mon père vont  devenir de bons amis et le rester. Bien longtemps après la fin du conflit, ils se reverront régulièrement. J’ai bien connu André et son épouse, et j’ai participé avec eux à plusieurs commémorations dans l’Ain, notamment à Cerdon, au Val d’Enfer, où André aimait se rendre.

Ainsi, c’est André qui  les installe à l’hôtel du Port de Pointe-Noire. Quelques jours après, ils prennent le train Congo-Océan pour rejoindre Brazzaville. Ce fameux train dont la construction et l’entretien firent tant de victimes, surtout des Saras, mais aussi beaucoup de travailleurs étrangers, des Indiens, des Chinois… et qui amènera la France devant les tribunaux internationaux. Pour l’heure, les trains circulent comme ils peuvent, les voies sont souvent coupées, les remblais s’effondrent, les arbres tombent sur les voies, enfin toutes les joies du climat tropical rendent les transports périlleux et aléatoires. A Brazzaville, ils sont reçus par le commandant de l’artillerie qui répartit ces nouveaux effectifs. Certains d’entre eux partent pour la Syrie, dont deux bons amis de mon père, S. et R. qui auront par la suite un destin assez tragique à Bir Hakeim. R. Sera tué et S. grièvement blessé, tombé aux mains des Allemands sera fait prisonnier et envoyé en Italie, à l’écart des zones de combat. D’autres sont affectés au Tchad, à Fort-Lamy, à Zouar… d’autres sont envoyés au Gabon ou au Cameroun. Comme mon père avait travaillé dans les usines Schneider au Creusot, le commandant Crépin lui demande de suivre les travaux d’entretien des voies du Congo-Océan, supervisés par un polytechnicien. Ils devaient installer aussi des batteries de côte avec des canons de 155 mm, sur des plates-formes construites par les ingénieurs de la société des Batignolles  (chargée des travaux du Congo-Océan et de la construction du port de Pointe-Noire entre autres).

Comme le séjour se prolonge, mon père est logé dans une villa avec deux aviateurs. Avec eux, il fait plusieurs vols à bord d’un Lysander, Ils suivent la côte, survolent la savane africaine, admirent les troupeaux d’antilopes. C’est la découverte d’une nature si différente, si riche et fascinante. Mais il doit participer, en plus de son travail, à des manoeuvres organisées par le colonel Crépin. Mon père, dans les bribes de récit qu’il me faisait de cette période, aimait à imiter Crépin et à s’en moquer. Il était souvent en désaccord avec lui, sur le bon endroit où placer la batterie, sur les tirs à effectuer, enfin presque sur tout! Il contestait et faisait à son idée, ce qui lui a sauvé la vie plus d’une fois… Là, en pleine forêt du Mayombe, Crépin voulait les initier au tir anti-char. Il leur faisait installer une voie sur une centaine de mètres dans une espèce de canyon, et ils y faisaient rouler une maquette représentant un char. Et personne n’était d’accord sur le bon moment auquel attaquer le char, de loin, ou de près? De près, bien sûr, et à ce petit jeu, mon père gagnait toujours, ne manquait pas d’ironiser et Crépin lui disait  » Vous n’êtes pas gentil »!

A Pointe-Noire mon père rencontre une très belle femme, séparée depuis peu de son mari, et déjà maman d’un petit garçon. C’est ma maman…Elle fait partie de cette classe aisée dont la vie se passe beaucoup au Cercle français, avec les dignitaires politiques et militaires, les hauts-fonctionnaires, l’élite bourgeoise, avocat, médecins, et l’intelligentsia. C’est une société assez libre de moeurs, mais aussi souvent corrompue. Mon père préfère fréquenter son ami André et sa femme, et les amis de maman, dont il fait bien vite la connaissance.

Mais cette période, marquée par cette parenthèse intense dans la vie de mes parents,  va s’achever brutalement. Leclerc a décidé qu’une batterie se rendrait au Tchad pour prendre sa part dans l’offensive contre les troupes italiennes en  Lybie. On a désigné l’armée dont dispose Leclerc à ce moment comme ‘ »l’armée des va-nus-pieds ». Peu de matériel correct, des uniformes dépareillés, les armes vieillottes, un manque général de moyens, et des volontaires venus de partout, et beaucoup d’Africains non formés. Quant à l’intendance, elle est aléatoire…La batterie fait mouvement pour Bangui via Brazzaville et le fleuve Congo pour rejoindre ensuite Massaguet au Tchad. Mais il faut aller chercher quatorze camions civils, avec roues jumelées à l’arrière,  fournis par les Américains,  à Douala au Cameroun, afin de les acheminer ensuite par la piste à Bangui. Affectés à la batterie, ils doivent être aménagés pour transporter des canons et des caissons de munitions. Mon père est désigné pour effectuer cette mission.

Ma mère voit partir l’officier dont elle s’est éprise. Elle est enceinte de mon frère aîné. Le 21 août 1942, mon père s’envole pour Douala à bord d’un Beechcraft bimoteur, dont l’équipage était composé de trois aviateurs tout de blanc vêtus.

1266px-Lysander_5_Aug_2012_adownloadA gauche : Westland Lysander, avion militaire britannique ( 1938) appareil utilisé pour l’appui rapproché, la reconnaissance et les liaisons. Il a eu son heure de gloire avec les équipes du Special Operations Executive et la Résistance française.

A droite, le Beechcraft Model 18 (1936), avion de transport léger américain, très utilisé pendant la seconde guerre mondiale. Il a eu une très longue carrière, comme avion de transport et d’entraînement.

(1) A.E.F : Afrique équatoriale française – A.O.F. : Afrique occidentale française – A.F.N. : Afrique française du nord

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