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DE POINTE-NOIRE A TUNIS 3

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Revue des troupes des Français libres à Fort-Lamy 1942.

Durant toute cette période, mon père n’a aucune nouvelle de sa famille.  Aucun moyen n’est mis à sa disposition pour les prévenir. Son dernier instructeur à Fontainebleau l’a porté disparu et les autorités françaises militaires et de gendarmerie le considèrent comme tel. A son grand étonnement, mon père reçoit une lettre de son père un peu avant de quitter Pointe-Noire pour Douala en août 1942. Dans son courrier, son père l’appelle « Jeanne ». En effet, il faut savoir que ceux qui avaient rallié l’Angleterre et De Gaulle  étaient considérés comme déserteurs.  La gendarmerie de leur lieu de résidence devait afficher sur la porte du domicile de leurs parents un avis de condamnation à mort par contumace! Ce que mon grand-père, médecin dans une petite ville, ne souhaitait pas!  Sa lettre avait transité par le camp de Camberley qui l’avait fait suivre en Afrique. Mon grand-père avait justement supposé que son fils avait fui la France. Et il était tombé juste, peut-être aidé par la famille que mon père avait aidée à fuir et à laquelle il n’avait pas caché son désir de joindre l’Angleterre.

Jusque là, malgré la fuite de France qui s’est avérée assez épique, malgré une traversée en bateau plutôt risquée, à part les bombardements de Londres, la guerre n’a pas encore touché mon père physiquement, mais c’est plutôt sur le terrain intime que le tableau a changé pour lui. La famille, absente du paysage, les amis dispersés, la succession assez rapide des changements de pays, de climats, de société aussi, et bien sûr la rencontre décisive de celle qui sera ma maman, toutes ces circonstances agissent sur son moral et ses sentiments sans qu’il ait vraiment le temps de s’en rendre compte et de réaliser ce qui lui arrive. Il en est bien de même pour chacun quand les événements de notre vie s’accélèrent tellement  qu’on ne peut avoir prise sur eux. Tout va si vite que son seul choix est de s’adapter, à tout et à tous, en tentant de trouver sa place dans ce qu’il faut bien nommer un tourbillon, une spirale, et s’il est encore possible, tout va encore s’intensifier, avec la violence des combats, avec les risques d’y laisser sa peau, de plus en plus présents, de plus en plus réels.

Mais mon père ne s’exprimait que rarement ou pas du tout sur ces considérations très personnelles. Il se contentait de faits, et souvent de bribes de faits. Je crois que c’est pour cette raison que j’ai beaucoup d’imagination, très tôt il a fallu que je m’habitue à combler les vides, les blancs, entre les propos qu’il laissait en suspens. Je faisais du raccommodage entre les souvenirs, entre les phrases, poussant plus avant les précisions qu’il ne donnait pas. Parfois, avare de détails, comme un éclaireur sur un chemin assombri par la nuit qui vient, il laissait traîner une petite lumière qui me guidait vers la suite. Mais je sais aujourd’hui, et j’ai fini par le comprendre à force de m’y casser le nez, que les récits exhaustifs, justes, vrais, réels, n’existent pas, et que je suis victime de ma curiosité inlassable et jamais satisfaite. J’aurais tout voulu, les voix, les couleurs, les odeurs, le bruit du vent et celui des moteurs, des armes pourquoi pas, et quoi d ‘autre encore, pour donner au récit l’apparence de la réalité, et le grain ténu de la vérité que l’on pourchasse sans jamais l’atteindre. Avec papa, bien sûr, c’était perdu d’avance. Mais je m’entêtai si bien que je finis par obtenir quand même, envers et contre tout, des souvenirs ficelés entre eux, émaillés d’anecdotes, de lieux et de dates qui me permirent d’avancer dans cette jungle de ces cinq années enfuies, oubliées volontairement ou non. Il y a ce qu’on dit, et surtout, je l’appris ensuite, ce qu’on ne dit pas. Et c’est là le plus intéressant, le plus authentique et ce qui recèle le plus de mystères.

« Comme Leclerc entra aux Invalides  avec son  cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique… » (comme le dit si bien Malraux dans le discours qu’il prononça pour le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon le 19 décembre 1964). Leclerc est en Afrique depuis le début du conflit, depuis 1940. D’abord installé à Fort-Archambault, puis à Fort-Lamy où il concentre les troupes de sa force « L », la future 2° DB. Ces hommes viennent du Cameroun, du Tchad, ou d’ailleurs, sans oublier 3000 tirailleurs sénégalais. Leclerc a élaboré avec De Gaulle une stratégie très intelligente. Il s’agit d’entrer sur le territoire libyen et de s’emparer du premier poste tenu par les Italiens, l’oasis de Gatroun.

A Bangui, le commandant décide que mon père partira en opération seul avec deux canons et le personnel correspondant. Mon père demande au capitaine C. (encore un gradé avec lequel il ne s’entend pas…) d’emmener un dépanneur, le maréchal des logis F. qu’il juge très compétent, et de disposer de pièces détachées pour réparer les différentes casses qui ne manqueront pas d’arriver. Comme le capitaine lui refuse ces demandes, il se tourne vers le commandant pour lui exposer son différent avec le capitaine C. Hélas, le capitaine C. refuse de transmettre la requête au commandant et signifie à mon père huit jours d’arrêt au motif que «  un officier qui a l’honneur de partir en campagne en demande pas le rapport de ses supérieurs. »..!

Quelques jours se passent. La formation arrive à Fort-Lamy et le capitaine C. et mon père sont convoqués par le commandant De Guillebon. Mon père s’explique et toutes ses demandes lui sont accordées, et naturellement les jours d’arrêt levés. Je suppose qu’après cette pantomime, les rapports de mon père et de son capitaine ne furent pas des meilleurs puisque l’un fut désavoué par son supérieur devant l’autre, son inférieur en grade. Forte tête mon père,  certes, mais cette fois-ci à raison et sûr de son bon droit.

Mon père se dirige vers Massaguet où il peut enfin s’organiser pour le départ. André, son copain, lui prépare les munitions. ils partent un matin assez tôt pour Moussoro, où mon père espère retrouver deux autres de ses bons amis, Xavier et Fernand. Amère déception pour lui, ils sont déjà partis et on ne l’avait pas prévenu. C’est donc sans ces amis, sur le réconfort desquels il comptait sûrement, qu’il va devoir affronter le désert.

Dans un premier temps, il doit rejoindre Koro Toro, plus au nord, pour rallier le groupement auquel il est affecté. Les mésaventures continuent. Un embrayage de camion lâche et il faut deux jours pour le réparer. Le passage de la cuvette de Thélis s’avère très difficile car les camions s’ensablent sans cesse. Il faut dégager les roues à la pelle, glisser des troncs de rônier ( appelé aussi borasse, un palmier du Sahel, au bois dur et solide) sous les roues arrière jumelées, emballer le moteur et embrayer brusquement pour sortir le camion. Ces manoeuvres effectuées à répétition sous le soleil brûlant ont tôt fait d’épuiser les hommes. Enfin, le 3 décembre,  ils parviennent à Koro Toro, poste avancé tenu par l’armée française. Mon père fait jonction avec son groupement et s’occupe de rassembler des vivres pour vingt jours.

Un guide tchadien connaissant bien le terrain est affecté à chaque unité. Comme mon père doit rester à l’arrière du groupe en tant qu’artilleur, il reçoit le plus jeune des guides, qui n’a pas vingt ans. Mon père est un peu dubitatif sur ses capacités, mais rapidement un spectacle inattendu va le faire changer d’avis. A un moment son guide le fait arrêter avec autorité sur une plaque de sable dur. Mon père assiste alors à l’ensablement du convoi devant lui…et aux  efforts nécessaires pour en sortir. Lui peut repartir en écoutant les conseils avisés de son jeune guide. Le 6 décembre, ils parcourent six kilomètres, le lendemain seulement quatre. Ensuite, ils trouvent un meilleur terrain et couvrent quarante kilomètres en une seule journée. Mais les conditions sont très éprouvantes, pour le matériel et pour les hommes.

Le 8 décembre survient un accident important : un camion est lancé à vive allure pour franchir une dune. Mais un caisson du chargement se détache et brise la jambe du canonnier Amadou S. , lui sectionnant l’artère fémorale. Il perd beaucoup de sang et  mon père décide de l’emmener à Koro Toro avec son jeune guide et son mécanicien. Son guide, bien plus malin que ses supérieurs avaient bien voulu le supposer, les ramène à Kouro Toro par un itinéraire complètement différent de celui de l’aller et bien meilleur. Le malheureux blessé est pris en charge rapidement, il est évacué par avion à Fort-Lamy mais, à la grande peine de chacun,  il décède au cours du transport.

Attristé par cette perte, à Kouro Toro, mon père s’apprête à repartir rejoindre sa colonne avec son guide. A ce moment, un vif incident l’oppose à un capitaine commandant un bataillon qui devait les suivre à distance. Mon père avait eu l’imprudence de vanter la qualité de son guide…et ce capitaine décide de le lui enlever. Furieux, mon père refuse net, en expliquant que lui seul sait où sont les camions laissés dans le désert et qu’il est seul capable de les retrouver. Heureusement, le commandant Flandre, qui connaissait bien mon père depuis Pointe-Noire, intervient pour le calmer.

- Viens sous ma tente, tu vas te laver, manger, passer une bonne nuit, et on va trouver une solution.

- Oui, mais pas question que je donne mon guide à qui que ce soit! J’ai la responsabilité de mes hommes et je suis sous le commandement de D. et pas de n’importe qui!

Le commandant Flandre a effectivement arrangé les choses et mon père, enfin rassuré, a pu reprendre le chemin vers son groupement le lendemain matin, avec son précieux guide.

koufra

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