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DE POINTE-NOIRE à TUNIS 4

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Mon père a hâte de quitter Koro Toro. Il fait charger le camion de fûts vides avec lequel ils baliseront le parcours emprunté afin de faciliter les déplacements futurs d’autres convois. Ils retrouvent leur section au matin du 9 décembre. Le 10, ils parcourent cinquante kilomètres sans encombre. Dans la traversée de l’erg Djourab, ils dépassent trois automitrailleuses. Ils stoppent et s’entretiennent avec celui qui semble faire autorité, le lieutenant D. Après quelques instants, mon père se rend compte que ce dernier est complètement désemparé, en proie aux mirages, et visiblement perdu dans ce désert. Il lui laisse une caisse de biscuits et deux cents litres d’essence. Il finit par comprendre qu’il faisait partie d’un détachement qui les précédait et qu’il s’est égaré. Le désert recèle bien des pièges qui se referment vite sur ceux qui manquent de vigilance.

Mon père, son guide et son mécano poursuivent leur route en direction de Tchié, où  ils parviennent le lendemain après avoir abattu soixante-quatorze kilomètres. Les ensablements avaient été permanents! Le samedi 12 décembre, ils rejoignent le bataillon de marche. Ils mettront dix jours pour atteindre Zouar. Et là, quelle n’est pas la stupéfaction de mon père lorsqu’il voit arriver son ancien ami aviateur, le lieutenant F., sapé comme s’il sortait de la salle de bains, avec son éternel foulard de soie blanche immaculé!! Le contraste avec la tenue des trois compagnons après dix jours de désert est frappant. Le lieutenant F. lui dit :

- Le général n’est pas content! Il faut faire vite!

Le temps de vidanger les véhicules, mais sans pouvoir faire du ravitaillement ni  prendre un peu de repos,  les voilà repartis pour aborder la passe de Kourizo. Nous sommes le 26 décembre 1942. Et oui, la veille, c’était Noël, et ils l’ont passé dans le désert. Mais ont-ils eu seulement le temps de s’en rendre compte, préoccupés par leur route, par un camp modeste à monter le soir, et encore plus modeste, par le repas. Il fait très froid la nuit dans le désert et il faut penser à se protéger, enveloppé dans de mauvaises couvertures. Un soldat malade ne vaut rien. Mais le pire est encore à venir.

La passe de Kourizo, au nord ouest du Tchad, dans le massif du Tibesti,  est le seul passage entre les montagnes pour entrer en Libye. C’est un paysage hostile de sable, de falaises et de rochers. Très vite, ils s’aperçoivent qu’il n’y a plus de piste. Les marques de pneus vont dans tous les sens et il est impossible de déceler une direction claire. Le guide tant apprécié dans la traversée du Tchad n’est plus là. Ayant terminé sa mission, il est resté à Zouar pour retourner à Fort-Lamy. La carte qu’ils ont en main est succincte et très insuffisante. De plus mon père attend toute la nuit un de ses camions qui n’arrivait pas, avec l’angoisse de l’avoir perdu et de savoir ses passagers dans un état alarmant. Il s’inquiète et finit par envoyer F. son mécanicien à l’arrière, qui,  par bonheur, retrouve le camion et le ramène dans la colonne, au grand soulagement de tous.

Alors mon père décide de procéder ainsi : avec un camion il teste une trace, et si elle ne le mène nulle part, au pied des rochers ou de falaises par exemple, il fait des tentatives dans d’autres directions jusqu’à trouver ce qui’l peut interpréter comme un début de piste. C’est un tâtonnement long et fastidieux, mais il n’y a guère d’autres solutions. Il cherche le poste de ravitaillement qui était à l’entrée de la passe et finit par trouver le bon chemin qui y mène, après des doutes multiples ( « ne devra-t-on pas faire demi-tour bientôt si cette piste ne mène à rien » etc…avec l’angoisse de se perdre).

Pour compliquer encore les difficultés inhérentes au terrain, la forte amplitude des températures ( quarante degrés le jour et zéro ou avoisinant la nuit), ils manquent d’eau et absorbent celle des puits trouvés en route. Cette eau légèrement chargée en natron leur donne la dysenterie.( Les dépôts de natron sont très nombreux au Tibesti).  Ils sont donc rapidement tous malades, n’ont plus grand chose à manger, à part des dattes et des fruits secs, du riz, du lait en boîte, qu’il faut additionner et faire chauffer. Pendant plusieurs jours mon père passe son temps à grelotter, alors qu’il fait une chaleur brûlante, et il n’arrive même plus à s’alimenter ni à boire. De plus, comme si cela ne suffisait pas, le pont arrière de son camion Fordson rend l’âme et il doit l’abandonner sur place. Ils mettent quatre jours à traverser la passe, et enfin le 30 décembre, ils parviennent à Uigh-el-Kébir, en Libye.

Sans répit, la colonne se dirige vers Gatroun. Mon père évoque le souvenir de grandes étendues de désert, absolument nues de végétation ou de relief. C’est le début du Fezzan.  Il se souvient très bien du paysage qu’il me décrit avec précision : une grande étendue désertique, sans rien,  rien que du sable, à perte de vue. Si les soldats n’ont guère le temps d’admirer les paysages , ils sont frappés par l’hostilité de ce désert  qu’ils découvrent dans des circonstances difficiles. A la hauteur de l’oasis de Gatroun, il se met à pleuvoir, ce qui est un phénomène extrêmement rare. Les chauffeurs n’ont plus aucune visibilité et sont contraints de s’arrêter. Comme ils sont complètement épuisés, ils décident de passer la nuit à cet endroit. Ce n’est que le lendemain matin, à l’aube, qu’ils se rendent compte qu’ils sont à Gatroun. Ils rejoignent alors une section de vingt-cinq pounders. (canons anglais probablement des Ordnance QF 18 et ensuite QF 25 en usage pendant toute la guerre). La batterie se place sous les ordres du capitaine D. dont mon père dit que c’est « un fumiste de première qualité ». Encore un qu’il aimait bien! Cet officier se promène avec un bas de soie sur la tête, et il se vante qu’il lui a été donné par une fille du Caire! Pourtant, mon père va devoir s’en accommoder, comme  tous ces personnages très différents les uns des autres, faisant abstraction de leurs dissensions internes,  vont devoir marcher ensemble et chasser les Italiens du Fezzan.

La batterie tire vingt-et-un coups de canon sur le poste italien de Gatroun, ne suscitant aucune réaction des Italiens. Le 2 janvier ils réitèrent leurs tirs en déplaçant leur position. Toujours sans réaction. Puis on leur ordonne de partir en direction du nord vers Oum-El-Araneb. A Gatroun, qu’ils laissent derrière eux, les Italiens se rendront  à la section qui les suivait. La batterie arrive à Oum-El-Araneb le 7 janvier, après encore quatre jours et quatre nuits pleins de désert, de froid et de fatigue. Mais mon père retrouve deux de ses bons amis, Xavier et P. Chacun raconte les péripéties traversées et leur amitié réciproque leur regonfle un peu le moral. Dans la soirée la colonne part vers Mourzouk et ils roulent toute la nuit dans des conditions très pénibles pour arriver à destination au petit matin. Autour de cette position les terrains ont été minés par l’armée italienne. Mon père en prévient le commandant D. et lui enjoint la plus grande prudence, mais celui-ci ne tient pas compte de ses alertes. Il était indolent et paresseux, et comme c’est lui qui conduisait, il n’avait pas envie de faire un détour. Il a donc poursuivi son chemin tout droit et son camion Bedford a sauté sur une mine. Fort heureusement, les mines italiennes n’étaient pas très fortes, mais il y a quand même deux blessés…et le commandant est sain et sauf. Le camion était inutilisable. Il a récupéré ses affaires, la mine penaude, et mon père a dû lui trouver une place dans son convoi, puisqu’il venait juste derrière lui. Hélas, cet incident ne l’a pas porté à réviser le jugement qu’il avait sur lui. Bien plus, il l’a renforcé, et confirmé qu’il s’agissait d’un triste rigolo incompétent à qui il ne pouvait accorder sa confiance.

Le 12 janvier, la colonne parvient à Sebha. Les Italiens avaient posé des mines tout autour du fort. Il s’agit de mines allongées dont il faut dégager les deux extrémités et bloquer celle qui porte le détonateur. C’est une mission très dangereuse, mais que les soldats vont effectuer, comme beaucoup d’autres choses qu’ils ont faites dans cette guerre, sans aucune préparation particulière et sans aucune sécurité, la nécessité faisant simplement loi à ce moment. Avec le recul, à l’évocation de ce déminage sauvage, mon père pense qu’il a toujours eu beaucoup de chance.

La batterie « loge » dans le fort, occupé auparavant par l’armée italienne. Sur les murs, ils peuvent lire toutes les maximes mussoliniennes  dont mon père se souvient avec précision :  » Solo se tace il cuore, se tace il canone «  ( Seulement quand s’arrête le coeur, s’arrête le canon ».  » L’arma del genio in silencio sempre laborat. » (L’armée du génie travaille toujours en silence.). « Fanteria non cognosce l’impossibile. » ( L’infanterie ne connaît pas l’impossible.) Et un avertissement qui leur paraît tellement ridicule dans les circonstances,  » Celui qui détériorera ou emportera le mobilier de la case des officiers sera « punito severamente »!!

Le colonel C.  inventoriait tout l’armement du fort. Il n’y avait pas grand chose d’intéressant.  On met la main sur des rations italiennes de « Zuppa verdura ». Voilà de quoi améliorer l’ordinaire de dattes et de figues, alors on cuisine cette soupe et chacun est malade dans les heures qui suivent… au grand dam du commandant qui doit attendre qu’ils aillent mieux pour envisager le départ de la batterie.

En allant d’une pièce à l’autre, mon père trouve un volumineux calendrier italien avec de nombreuses maximes, des photos d’officiers  » le menton en avant », et tout l’ensemble lui paraît totalement dérisoire devant la déconfiture des armées italiennes qui n’ont pas attendu les colonnes de la Force L pour refluer vers la Méditerranée. A l’arrière-pays, dans le désert, l’état-major italien avait placé de pauvres types qui ne pouvaient pas faire campagne avec Rommel sur la côte. L’arrière-ban de l’armée en quelque sorte. Mais personne ne s’attendait à ce que les unités alliées les prennent à revers et les contraignent à déguerpir rapidement.

La 1ère batterie du 3° R.A.C. quitte Sebha le 2 février 1943 et se dirige vers Tripoli.

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