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DE POINTE-NOIRE A TUNIS (5)

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Ksar 3

Ksar-Ghilane, la belle oasis.

En route vers Tripoli, la colonne dépasse Sciuref et El Gheriat. Mon père se souvient de ces grandes lignes droites qui semblent ne jamais en finir. Il espère que le commandant D. va faire des pauses, mais bien au contraire, celui-ci impose à ses hommes un rythme effrené absolument harassant. L’explication de cette précipitation est assez simple : les Allemands mettaient en place la ligne Mareth dans le sud tunisien au cas où ils auraient été obligés de faire retraite. Il fallait donc que les troupes de la force L arrivent avant que le gros des troupes allemandes aient le temps de s’organiser pour refluer de la côte.

Ils parviennent à Mizda le 8 février et y restent plusieurs jours. Ce bref stationnement est assez pénible, le ravitaillement est insuffisant et médiocre (quand on mange mal, le moral est en berne…) et la pluie se met à tomber, accompagnée d’un vent froid. Bientôt, ils quittent Mizda et arrivent à Nalut le 20 février. Le bruit court que Leclerc himself va inspecter ses troupes. Il n’y a qu’un malheureux terrain de football pour que son avion atterrisse…mais on le soupçonne miné. Le commandant demande à mon père de vérifier. N’ayant d’autre moyen, il prend son Fordson et sillonne le terrain en tous sens! Finalement, il n’y avait pas de mine. Et Leclerc, appelé à d’autres tâches plus urgentes, n’est jamais venu à Nalut.

Poursuivant leur route, ils pénètrent en Tunisie et sont à Ksar-Ghilane le 27 février. Ils prennent position le long du Grand Erg oriental. La position est occupée par les troupes ennemies. D’autres unités alliées étaient déjà sur les lieux et avaient eu des pertes dans leur infanterie.  La bataille était essentiellement aérienne.  Le 10 mars, alors qu’il y a eu déjà plusieurs attaques de Stukas, ce sont cent Messerschmitt 109 qui les attaquent. C’était à prévoir depuis plusieurs jours, pendant lesquels les aviations anglaise et allemande s’affrontaient dans les airs.

Ksar-Ghilane, charmante oasis du sud tunisien, avec ses palmiers et ses sources d’eau chaude, susciterait toutes les descriptions les plus idylliques, et vous y trouveriez aujourd’hui,, nonobstant la situation chaotique qui règne dans le sud tunisien,  de jolis hôtels et des campements attrayants pour passer vos vacances! Mais pour l’heure, ces magnifiques dunes sont semées de canons enterrés, de camions camouflés,  il y a  même un observatoire et des lignes téléphoniques ont été tirées. Les attaques cessent en fin d’après-midi. On trouvera des récits exhaustifs de cet affrontement qui fut important pour la suite du conflit en Afrique du nord. Mon père, quant à lui,  garde des souvenirs marquants des attaques aériennes, et souligne que sans l’appui de la R.A.F., la force L ne serait pas passée. Ils étaient bloqués avec le Grand Erg derrière eux, étendue immense et hostile, faite d’une succession de dunes très serrées, réputées infranchissables.

Les Allemands ne décrochent pas facilement de leurs positions et il s’ensuit plusieurs jours de combats d’artillerie pendant lesquels la Force L les contraint finalement au repli.  De plus leurs troupes ont échoué devant l’avance des unités anglaises commandées par Montgomery au bord de la Méditerranée. Le 20 mars, mon père quitte Ksar-Ghilane avec sa batterie et se dirige vers Bir Soltane. Un peu de repos et le 24 mars, la batterie fait route jusqu’aux lignes avancées néo-zélandaises à Zemlet. Le commandant fait mettre la batterie dans un passage nommé le goulot d’EL Hamma. Ils sont devant la ligne Mareth. L’ennemi envoie des tirs et finit par décrocher. Depuis les affrontements récents, mon père n’a pas été blessé et n’a pas perdu de camarades. Mais là, deux des siens meurent sous les obus allemands, qui continuent de se battre pour protéger leur repli. C’est une nouvelle épreuve pour mon père qui n’en parle pas beaucoup, mais je comprends qu’il lui  est difficile, comme à ses amis proches, de voir partir ses compagnons de combat. Pourtant, les corps sont évacués par la route, et les adieux rapides laissent un goût amer à chacun. Mon père ne peut s’empêcher de penser que maintenant, il est papa, qu’une femme et un enfant l’attendent, que leurs vies dépendent de la sienne, et il imagine avec effroi qu’il peut disparaître de la face du monde à chaque minute.

Le 27 mars, la batterie repart en direction du nord ouest, vers l’oasis de Gabès, dans l’intérieur des terres. Mais ils doivent se mettre à nouveau en ordre de tir car les Allemands sont encore là et tiennent la position près de l’oued Akarit. Ce n’est que le 29 mars qu’ils peuvent passer et poursuivre vers Gabès. Des combats continueront pendant les premiers jours du mois d’avril, leur ouvrant la route de Kairouan, où ils parviennent le 13 avril. Le 18 avril, au djebel Garci, la batterie effectue des tirs sur des véhicules  ennemis qui fuient. C’est aussi l’anniversaire de ma maman qui a 25 ans! Dans la situation de mon père, on ne peut pas dire que ce soit vraiment le moment idéal pour le lui souhaiter. De nuit, la batterie continue de harceler l’ennemi, détruisant des véhicules et des canons. Ils resteront sur cette position jusqu’au 8 mai 1943. Ce n’est qu’à ce moment que les Allemands céderont définitivement. Le 13 mai 1943,  la fin des hostilités en Tunisie est enfin décrétée.

Après le beau village perché de Takrouna, les troupes de Leclerc peuvent enfin se reposer un peu. Celui-ci décide d’envoyer une délégation à Tunis et mon père fait partie des officiers choisis pour cette mission. Il s’agit de prendre possession du consulat français. Fermé à leur arrivée, ils le font rouvrir et ils occupent les lieux, pour afficher la présence française.  Mon père reste quelques jours à Tunis avec ses camarades. Ils mettent de l’ordre dans le consulat, dorment beaucoup et vont à la plage à leurs moments de loisirs. Quel contraste avec les derniers jours vécus, le fracas des tirs, la tension permanente, les pertes humaines, l’épuisement, mais ils profitent de ce repos qui leur est donné, ne sachant pas ce que l’avenir leur réserve.

Mon père est bientôt remplacé et il revient vers le cantonnement de sa batterie. Il demande à rencontrer Leclerc pour lui exposer sa situation plus que délicate. Le général le reçoit près de son command car aménagé. En fait, il se tient dehors, devant une petite table sur laquelle il a disposé ses papiers et des cartes d’état-major. Mon père lui raconte les péripéties de sa vie personnelle, qu’il simplifie au mieux. Il explique qu’il a fait la connaissance d’une femme mariée avec laquelle il a eu un enfant à la fin de l’année 1942. En effet, né au mois de novembre 1942, mon frère a déjà quelques mois. Mon père avait envoyé au Comité national de la Libération les papiers nécessaires pour pouvoir épouser ma mère, mais n’avait reçu aucune autorisation de permission pour son mariage. Il pensait que sa demande s’était tout simplement perdue. Leclerc a écouté, très attentif et toujours compréhensif. Mon père avoue avoir été favorablement surpris par son humanité. Il lui demande quelques précisions et dit in fine :

-  » Pour le moment, vu ce qu’il se passe à Alger, il n’y a aucun avion qui puisse vous emmener au Congo français. En conséquence, revenez me voir dans un mois, et si la situation est meilleure, je vous donnerai votre permission. « 

Peu de temps après, les troupes françaises ont été éjectées de Tunisie par les Américains qui ont décidé de soutenir le général Giraud contre De Gaulle. On sait ce que ce choix discutable entraînera comme conséquences  pour les alliés. Pour l’immédiat, les vivres sont coupés, l’essence aussi. Le 12 juin, la Force L va se placer sous la protection du général Montgomery, en Libye à Sabratha. Les soldats au repos forcé commencent à s’ennuyer ferme et comme la mer n’est pas loin, ils vont se baigner pour tuer le temps. Il n’y a pas d’autres loisirs possibles, pas de virées entre copains, pas de sorties puisque l’essence est rationnée et que seul le commandement peut en disposer.

Il faut attendre le mois de septembre 1943 pour qu’enfin les troupes partent au) Maroc. Elles s’installent à Temara. Un vaste camp y sera organisé et c’est là que la 2° DB sera créée. Entre temps, mon père a pu se rendre à Brazzaville, où il a pu épouser maman.

Du Maroc, la 2° DB retournera en Angleterre, et c’est au camp de Sledmere, bien transformé depuis le début du conflit, que les troupes se prépareront au débarquement sur les côtes françaises. Mon père fera toute la campagne de France, vivra la libération de Paris, la campagne d’Alsace, la libération de Strasbourg, et poursuivra en Bavière jusqu’à Berchtesgaden.

Pendant toute la campagne de Libye, mon père a régulièrement écrit à ma mère, malgré l’acheminement du courrier assez difficile, de longues lettres de plusieurs pages. La censure a dû s’amuser de cette littérature sentimentale, puisqu’il ne pouvait révéler où il se trouvait et ce qu’il faisait réellement. Elle avait donc de ses nouvelles, ce qui la rassurait provisoirement. Elle aussi m’a confié qu’elle avait souvent pensé que le pire allait arriver et qu’elle se retrouverait seule avec ses deux enfants  (elle avait déjà un petit garçon de son premier mariage…)

Mon père reviendra s’installer en Saône-et-Loire avec sa nouvelle famille à la fin de l’année 1946. Sa réadaptation à la vie civile fut lente et douloureuse. Il n’existait pas de « cellule psychologique » pour aider un homme qui avait passé six années de sa jeune vie à faire la guerre. Quand, en 1947, l’armée française l’a contacté pour lui proposer de faire une période pour acquérir le grade supérieur (il avait été promu capitaine le 25 janvier 1945) , mon père a répondu  qu’il « préférait rester chez lui ».

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